Les pauvres et les cathédrales

« Les vrais trésors de l’Église ce sont les pauvres, pas ses cathédrales ». Cette déclaration du pape François ne peut que marquer profondément les esprits dans un pays comme le nôtre, amoureux de ses cathédrales. Amoureux à juste titre, car au-delà de leur immense valeur esthétique, les cathédrales sont le condensé de la foi des peuples qui les ont construites. Dire que les pauvres sont des trésors bien plus grands, c’est affirmer, au-delà de l’esthétique, qu’ils portent quelque chose de bien plus grand encore et ce quelque chose, c’est l’amour de Dieu qui les enveloppe et leur donne leur beauté. De cela nous sommes invités à prendre conscience, en cette journée de la pauvreté que le pape François a voulue pour ce dimanche 18 novembre.

Tragique contradiction

En cette journée il ne s’agit pas simplement de se pencher sur la pauvreté avec commisération et d’offrir aux pauvres notre sollicitude bienveillante. La première nécessité est celle du sursaut des consciences : plus augmentent le progrès technique et les possibilités, plus il y a de gens qui ne peuvent y accéder. Est-il concevable que dans un pays du niveau de développement de la France tous les hivers de trop nombreuses personnes dorment dans la rue ? C’est cette tragique contradiction qui doit nous émouvoir et nous laisser sans repos. La pauvreté dans notre société d’abondance ne sollicite donc pas seulement notre générosité au moment où le Secours Catholique fait son appel aux dons, mais aussi notre réflexion sur la « grande injustice » que représente la pauvreté et sur le sens de notre relation à autrui et à nous-même.

La première question que nous devons nous poser est : qu’est-ce qui a une valeur durable dans notre vie, quelles sont les richesses qui ne s’évanouissent pas ? Jésus nous dit dans l’Évangile qu’il y en a deux : Dieu et le prochain. Comment admettre alors que la personne humaine qui est au sommet de l’échelle des valeurs soit souvent rejetée au bénéfice des choses qui passent ? Cela est totalement inacceptable, puisque l’homme est le bien le plus précieux aux yeux de Dieu. Quelquefois notre conscience est anesthésiée, parce que les frères qui souffrent et les problèmes sérieux du monde sont réduits à des refrains entendus et répétés dans les revues de presse des journaux télévisés.

En fait ce sont les pauvres qui nous évangélisent. Par leur témoignage ils nous mettent à la bonne hauteur de Dieu, ils nous aident à regarder ce que Dieu regarde et à ne pas nous arrêter à l’apparence et aux bons sentiments. Ils nous invitent à la reconnaissance et à l’accueil des valeurs essentielles dont ils sont porteurs. Ils nous permettent d’éviter la sclérose spirituelle, dans laquelle on sombre, lorsque l’intérêt se porte davantage sur des choses à produire que sur des personnes à aimer.

Justice et Paix

Dans notre conscience chrétienne au mot de pauvreté sont souvent associés ceux de solidarité et de fraternité. Ils indiquent la proximité que nous voulons avoir avec les pauvres. Mais deux autres mots devraient faire partie aussi de notre vocabulaire et de notre préoccupation. C’est d’abord celui de « justice ».

Dans un monde riche, aux innombrables possibilités, il y a des personnes qui ne peuvent y accéder. C’est l’opposé du bien commun, c’est faire prévaloir l’intérêt particulier, le privilège, l’attachement à l’esprit du monde sur le bien de tous. Il est injustifiable que certains soient tenus à l’écart du bien de la création dont la destination est universelle dans l’esprit du créateur. La réponse ne peut pas simplement être de leur faire une aumône, mais doit être conçue comme une forme de restitution équitable. Donner la parole aux pauvres n’est rien d’autre que de leur restituer leur droit.

C’est enfin le mot de paix. Comment avoir le cœur en paix devant le spectacle de la désolation qui affecte tant de nos frères à travers le monde ? Nous savons combien nous sommes impuissants. Mais ce qui nous est possible, c’est d’entrer dans les dispositions de Dieu à l’égard du pauvre, mettre celui-ci au cœur de tous nos choix et de toutes nos décisions, ne pas penser seulement en fonction de nous, mais aussi de lui. Alors le monde sera moins divisé entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Alors s’ouvrira le chemin de la véritable paix, fruit de l’amour et de la justice.

+ Marc Stenger

 Évêque de Troyes