On demande des prophètes

Dans le monde troublé où nous sommes, on a besoin de gestes prophétiques, des actes forts qui bouleversent et ouvrent une espérance, là où on a l’impression que toutes les portes se ferment et tous les horizons se bouchent. Des prophètes, il y en a en dehors des chrétiens, des hommes et des femmes qui aiment l’homme, qui se battent pour ses droits, au prix même de leur liberté et de leur vie, tandis que nous, les disciples du Christ, nous restons quelquefois calfeutrés derrière nos préceptes et nos règlements. Or, ceux qui sont baptisés ont vocation toute particulière à être des prophètes, dans la lignée du Prophète par excellence, le Christ. Il a été bien souvent dérangeant, inattendu, pour les tenants du système religieux, il ne l’a pas fait pour le plaisir de ne pas faire comme les autres ou par volonté de rejeter la loi mais, derrière chacun de ses gestes, il y a le reflet de quelque chose de plus essentiel, d’une promesse qui ouvre un chemin nouveau pour l’homme enfermé dans son marasme. C’est cela qui doit nous animer nous-mêmes, non pas simplement dans des discours, mais dans les actes que nous posons.

Lorsque le pape François, revenant de l’île de Lesbos, ramène dans son avion douze demandeurs d’asile syriens (trois familles musulmanes), il indique à ces hommes et à ces femmes que tout est encore possible, que le dernier mot, pour eux, n’est pas d’être victimes, que sur la base de leur dignité humaine on peut construire une nouvelle vie. Tel est le message que nous livre le Christ dans l’Evangile. L’homme n’est pas voué à la dégradation et à la mort, mais il est appelé à vivre de la vie du Royaume, une vie de justice, de paix et d’amour. Mais il ne suffit pas de le dire, de le prêcher. Il faut savoir le montrer, quitte à se situer en porte à faux par rapport à l’opinion ambiante. C’est cela être prophète.

Une Église qui soit prophétique

Mais ce ne sont pas seulement les individus qui ont vocation prophétique ; l’Église toute entière est appelée à être « prophète au milieu des nations », à ne pas se laisser aller à la mondanité dans son témoignage et dans ses comportements, mais au contraire à incarner un vrai décalage évangélique. Elle ne doit pas être une institution à l’instar de toutes les autres, elle doit être le « Peuple de Dieu » pour reprendre le titre de la lettre que le pape François nous a adressée récemment, le Peuple de Dieu, non pas les membres d’un club, mais un peuple ouvert, fraternel, aimant, un peuple audacieux pour faire passer la volonté de Dieu. Or, nous le savons, l’Église elle-même est prise dans la tourmente. La manière de vivre de certains a démenti ce que leur voix proclame, si bien que la confiance en elle s’est sérieusement érodée chez un certain nombre. Il s’agit sans doute d’exprimer des regrets, mais il ne s’agit pas seulement de cela. Il s’agit d’empêcher que des petits et des faibles ne soient maltraités, abusés, mais il ne s’agit pas seulement d’empêcher cela. Comme le dit le pape François dans sa lettre au Peuple de Dieu, il s’agit d’entrer dans une conversion radicale pour nous mettre à la hauteur de Dieu qui aime, qui sauve, qui guérit, qui fait justice, et pour cela il est essentiel que nous ayons conscience de la nécessité de cette conversion. Certains pensent peut-être qu’ils ne sont pas concernés par la faute de quelques-uns. Nous convertir ce n’est pas être écrasés par le repentir, mais c’est prendre conscience qu’il y a des chemins que nous n’avons pas su ouvrir pour tous ceux à qui Dieu en Jésus-Christ les a promis, en particulier ses amis de prédilection, les petits et les pauvres. Non seulement nous n’avons pas su les ouvrir, mais nous les avons fermés par aveuglement et bonne conscience.

Ouvrir ces chemins, les chemins de l’amour, du respect, de la justice, c’est toujours être prophète, car c’est reconnaître que l’homme a pu en être privé et nous devons œuvrer pour que nul n’en soit privé. Ce que nous enseigne le monde dans lequel nous sommes, c’est que ce monde doit changer, car ce n’est pas le monde voulu et promis par Dieu à l’homme. Il y a fort à faire pour que la promesse d’amour et de vie de Dieu rejoigne l’homme, c’est cela que nous devons faire, sans craindre jamais de bousculer l’ordre établi.

+ Marc Stenger

Evêque de Troyes

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