lundi 14 septembre 2026
en la fête de la Croix glorieuse
Chers frères et sœurs,
1. Au seuil de cette année pastorale, je voudrais commencer par regarder la réalité du monde que nous portons dans la prière. La Terre Sainte continue de saigner. En Iran, au Burkina Faso, et dans de nombreux autres pays auxquels nous ne faisons plus attention, des femmes et des hommes vivent dans un climat de guerre, la surveillance ou l’exil ; des communautés chrétiennes se rassemblent pour l’eucharistie en sachant le prix de cette communion. Ces frères et ces sœurs ne sont pas des étrangers dont nous parlons avec compassion : ils sont membres du même corps que nous.
« Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1 Co 12, 26).
Je vous encourage à placer ces frères et ces sœurs au cœur de la prière universelle de nos messes dominicales, dans nos chapelets, dans le silence de nos oratoires. Une intention nommée devant Dieu ne se perd jamais.
Dès les premiers mots de son pontificat, le pape Léon XIV nous a donné une expression à garder vivante : une paix « désarmée et désarmante, humble et persévérante ». Une paix désarmée renonce aux armes de la peur et du mépris. Une paix désarmante retire les armes à l’adversaire. Une paix humble ne s’impose à personne ; elle commence toujours par de petits gestes. Une paix persévérante recommence après chaque échec, sans se lasser des mêmes efforts ni des mêmes prières. Cette paix n’est pas une stratégie, elle est un don. Le Christ le rappelle :
« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne » (Jn 14, 27).
Nous recevons cette paix d’abord dans la liturgie. Chaque dimanche, avant de communier, nous demandons pour l’Église et pour le monde cette paix qui ne vient pas de nous, puis nous la partageons entre nous. Ce geste n’est pas une simple civilité : c’est le moment où la paix du Christ entre dans l’histoire par nos mains. Je veux que la supplication pour la paix soit présente dans toutes nos célébrations, tout au long de l’année, et pas seulement les jours où l’actualité nous y pousse.
2. Notre pays avance dans l’inquiétude. Le travail législatif sur la fin de vie touche le point le plus fragile de l’existence humaine ; on y voit la tentation de traiter ce qui demande d’abord présence, soin et moyens comme un simple problème à résoudre. Les échéances politiques de 2027 se préparent dans un climat de défiance où les paroles se durcissent. L’intelligence artificielle transforme le travail, l’école, notre rapport à la vérité, et elle suscite autant de fascination que de peur. La révélation continue des violences sexuelles contre les enfants, dans la société et dans l’Église, ne nous laisse aucune excuse. Face à tout cela, la première réaction est la peur, et la peur conseille mal : elle nous fait durcir le ton, chercher des coupables, nous replier sur ce qui nous rassure.
« Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils » (Rm 8, 15).
Dans son encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon XIV reprend la question de l’homme où elle se pose aujourd’hui : que devient la dignité humaine quand la machine imite notre intelligence, et quand on mesure la valeur d’une vie à son utilité ? Ce texte renouvelle notre regard sur la doctrine sociale de l’Église, et il ne restera pas lettre morte s’il devient un objet de travail dans nos communautés. Je vous invite à le saisir, sans crainte et sans naïveté : ni la peur des technologies, ni leur célébration, ne sont des attitudes chrétiennes. Ce qui nous revient, c’est de veiller sur l’homme.
3. Cette année, j’écris en suivant le chemin des premiers disciples, comme Marc le résume : « Il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle » (Mc 3, 14). Tout y est. Un appel qui ne vient pas de nous. Un temps où l’on demeure avec lui, où il nous nourrit, où il prend soin de nous, où il nous met à part. Puis vient l’envoi. Appeler, prendre soin, envoyer : ce sont les trois mots de cette année pastorale. Et comme le disciple ne marche jamais seul, nous emprunterons aussi l’itinéraire des Apôtres, de la Galilée à Jérusalem, puis de Jérusalem à Rome : les premières communautés ont ainsi appris à devenir Église en marchant.

I. Nourrir la rencontre avec le Christ
« Venez et vous verrez » (Jn 1, 39)
4. Avant de parler de nos chantiers, il faut dire d’où ils viennent. Les deux premiers disciples n’ont pas reçu de programme, ils ont reçu une invitation : « Venez et vous verrez ». Ils ont passé une journée auprès du Seigneur, et cette journée a changé leur vie. Tout ce que nous ferons cette année demeurera vide si nous ne revenons pas à ce point de départ : la rencontre du Christ vivant, l’écoute de sa Parole, la table de son Corps. Nous n’avons rien d’autre à offrir au monde, et le monde n’attend rien d’autre de nous.
Les trois années de “Territoires et Conversion” nous ont enseigné une vérité simple et exigeante : nous ne cherchions pas d’abord une meilleure organisation, mais une conversion. Or on ne se convertit pas à une méthode ; on se convertit à quelqu’un. C’est pourquoi je place cette année sous le mot nourrir. Nourrir la rencontre avec le Christ chez celui qui vient de le découvrir, et chez celui qui le sert depuis longtemps et qui s’est habité à lui. Nous avons besoin que notre cœur brûle : les disciples d’Emmaüs ne se sont pas reconnus dans une doctrine, mais dans une Parole expliquée et un pain partagé (cf. Lc 24, 32).
5. La Parole de Dieu est le premier de ces aliments. Le document final du Synode, que le pape François a voulu remettre à toute l’Église et dont la réception nous occupera jusqu’en 2028, ne demande pas d’abord des réformes : il demande des chrétiens qui écoutent. C’est le sens de la conversation dans l’Esprit, que nous avons vécue dans le diocèse et que je vous encourage à poursuivre : écouter Dieu à travers la parole de l’autre, et écouter l’autre à travers la Parole de Dieu. Cette façon de faire n’est pas une technique de réunion ; c’est une école de conversion, parce qu’elle nous oblige à laisser à Dieu le dernier mot.
Nous aurons un temps ensemble pour cela. Je vous invite tous, quel que soit votre engagement, à la récollection diocésaine du samedi 12 décembre 2026. Elle n’est pas réservée aux équipes ni aux responsables : elle s’adresse à tous les baptisés du diocèse qui souhaitent prendre quelques heures pour se laisser nourrir avant Noël. Je souhaite vous y voir nombreux, surtout ceux qui ne se sentent membres d’aucun groupe ni d’aucun conseil.
6. Concrètement, je vous propose :
- de prendre chaque semaine un moment avec l’Évangile du dimanche, seul ou en famille, avant de le célébrer ;
- de proposer dans chaque paroisse, au cours de l’année, au moins un temps de travail sur le document final du Synode et sur l’encyclique Magnifica humanitas, ouvert le plus largement possible ;
- de soigner nos liturgies dominicales comme le lieu où le peuple de Dieu est nourri, où il supplie pour la paix et où il reçoit ce qu’il n’a pas produit ;
- de venir à la récollection du samedi 12 décembre, et d’y inviter quelqu’un qui n’y serait pas venu seul.

II. Appelés par notre nom : une culture de l’appel
« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis » (Jn 15, 16)
7. Jésus n’a pas réuni son groupe en lançant un appel à tout le monde : il a appelé Simon, André, Jacques, Jean, un à un, alors qu’ils travaillaient dans leurs filets. L’appel de Dieu passe presque toujours par une voix humaine. De nombreux prêtres, diacres, frères et sœurs consacrés, religieux et laïcs engagés racontent la même chose : un jour, quelqu’un leur a dit une phrase inattendue. Nous pouvons tous appeler. Ce n’est seulement le rôle de l’évêque ou du curé : c’est la responsabilité de chaque baptisé qui voit un don chez un autre que ce dernier ne remarque pas encore.
Cette année, je veux faire grandir ce que j’appelle une culture de l’appel. Elle débute par un regard : l’émerveillement devant le charisme d’un autre. Il est plus facile de mesurer ce qui manque que de reconnaître ce qui est donné.
« Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit » (1 Co 12, 4).
Regarder nos communautés avec les yeux de saint Paul, c’est arrêter de compter les places vides et commencer à nommer les dons présents.
Nous accueillons avec joie des séminaristes dans le diocèse. Leur présence n’est pas un simple détail d’organisation : elle montre que Dieu appelle encore, ici, dans l’Aube. Deux parcours de discernement – un pour les filles et un pour les garçons – sont maintenant proposés à ceux qui se posent la question d’une vocation particulière, et j’invite les prêtres comme les fidèles à les proposer sans crainte à ceux qu’ils pressentent appelés. Je vous confie également quelques hommes de notre diocèse qui ont été interpellés au sujet du diaconat permanent et qui cheminent aujourd’hui, dans le discernement et la formation. Rien n’est encore décidé pour eux : un appel se vérifie lentement, avec eux et avec ceux qui les accompagnent. Portez-les dans votre prière, ainsi que leur épouse, car un tel appel se reçoit d’abord dans la famille avant de se vivre dans la communauté.
8. L’école des ministères s’est mise en route. Je veux être clair sur son esprit : nous n’appelons pas des baptisés pour colmater des vides mais pour remplir des cœurs. On ne discerne pas un ministère à partir d’un tableau de service ; on le reconnaît à partir d’un don identifié et d’une mission de l’Église. Ceux qui ont dit oui cette année ne le font pas seulement pour rendre service : ils cherchent, pour eux-mêmes et pour nos communautés, ce que Dieu attend d’eux.
« Ce que chacun de vous a reçu comme don de la grâce, mettez-le au service des autres, en bons gérants de la grâce de Dieu qui est si diverse » (1 P 4, 10).
Le déploiement des ministères confiés à des fidèles laïcs met en valeur la place du prêtre. La coresponsabilité que nous cherchons est une coresponsabilité différenciée : le curé reste pleinement pasteur, garant de l’unité et de la communion de la communauté qui lui a été confiée, et c’est parce que d’autres portent avec lui ce qui peut être partagé qu’il peut se consacrer davantage à ce qui lui revient, la Parole, les sacrements et l’accompagnement des personnes.
« Et les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres, et aussi les prophètes, les évangélisateurs, les pasteurs et ceux qui enseignent. De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ » (Ep 4, 11-12).
Fidèles laïcs, prêtres, diacres, frères et sœurs consacrés : nous devons reprendre ensemble cette articulation, non comme un simple partage de tâches mais comme un échange de dons. C’est de cet échange que naît le visage de l’Église, et la diversité des ministères, loin de fragmenter la communion, la fait grandit et lui donne se de déployer.
9. Ce que je demande cette année :
- que chacun ose une parole d’appel : identifier le don que l’on voit en quelqu’un et proposer un pas concret ;
- que les équipes pastorales et les conseils prennent le temps de nommer les charismes présents dans la communauté avant de dresser la liste de ce qui manque ;
- que les paroisses fassent connaître l’école des ministères et les deux parcours de discernement, et accompagnent ceux qui s’y engagent ;
- que la prière pour les vocations, à la messe et dans nos maisons, soit maintenue avec persévérance :
« Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson » (Lc 10, 2).

III. Il les prit à part : prendre soin
« Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu » (Mc 6, 31)
10. Après avoir appelé, Jésus prend soin. Il conduit les disciples à l’écart quand ils reviennent épuisés de mission, il les défend quand on les critique, il les corrige quand ils se trompent, il leur lave les pieds. Ce soin n’est pas un supplément à la mission : il fait partie de la mission.
« À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35).
Je commence par nos prêtres. Le prêtre appartient au peuple de Dieu et le peuple de Dieu appartient au prêtre. Imaginez le berger qui garde ses brebis ; les brebis doivent aussi veiller sur le berger. Certains prêtres portent des fardeaux lourds, vieillissent seuls, subissent en silence les critiques et la solitude. Un prêtre qui ne trouve pas sa place peut se croire en bonne santé alors qu’il ne l’est pas ; un autre traverse une période difficile sans savoir comment la nommer. Nous devons offrir à chaque prêtre une attention bienveillante qui permette une correction fraternelle :
« Si quelqu’un est pris en faute, vous, les spirituels, remettez-le dans le droit chemin en esprit de douceur ; mais prenez garde à vous-mêmes : vous pourriez être tentés, vous aussi. Portez les fardeaux les uns des autres : ainsi vous accomplirez la loi du Christ » (Ga 6, 1-2).
Et quand nous sommes blessés, ne laissons pas la colère persister :
« Que le soleil ne se couche pas sur votre colère » (Ep 4, 26).
Une colère retenue nous éloigne de l’autre et nous fait oublier que celui qui nous a blessé peut avoir besoin d’aide.
Je pense ensuite aux personnes qui nourrissent les autres et qui ont besoin d’être nourries à leur tour : les membres de la curie diocésaine, les services diocésains, les laïcs en mission ecclésiale. Leur travail reste souvent invisible ; on ne voit sa valeur que lorsqu’il manque. Nous avons lancé, avec eux, un projet pour prendre soin de ceux qui prennent soin ; ce projet continuera cette année. Que chaque paroisse accueille ces personnes comme des frères et sœurs venus servir, et non comme de simples représentants d’une administration.
11. Prendre soin, c’est aussi tenir la promesse d’une Église sûre. La formation Stop Abus[1] n’est pas une simple formalité administrative ni une précaution juridique : elle nous apprend à voir autrement, à repérer ce que nous ne voulions pas voir, à ne plus confondre charité et silence. Les équipes de prévention et de protection poursuivent leur travail dans nos paroisses, nos écoles, nos mouvements et nos camps. La parole du Christ sur les enfants n’admet aucune atténuation :
« Celui qui accueille un enfant comme celui-ci en mon nom, il m’accueille, moi » (Mt 18, 5).
Je demande que chaque personne responsable auprès de mineurs ou de personnes vulnérables suive cette formation, et que nul ne dise qu’il n’en a pas besoin.
Prendre soin, enfin, c’est se donner des règles claires. Les décrets que j’ai promulgués, les procédures diocésaines et les repères de discernement que nous avons formalisés ne visent pas à alourdir la vie des paroisses, mais à protéger les personnes et la mission. Une règle connue de tous évite l’arbitraire, libère les responsables du fardeau de décider seuls et permet à chacun de savoir à quoi s’attendre. Je demande que ces repères soient présentés et travaillés dans les conseils paroissiaux pendant l’année.
12. Nous avons du mal à parler simplement de l’argent. Dans nos paroisses, la question financière apparaît souvent et crée de l’inquiétude. Prenons soin de notre argent, non pas pour le garder, mais pour aider les plus pauvres. Une comptabilité claire, un conseil économique qui fonctionne et une vraie transparence réelle sont des conditions de la charité, pas des obstacles. La communauté de Jérusalem partageait ainsi :
« On le distribuait en fonction des besoins de chacun » (Ac 4, 35).
Le risque, dans une paroisse comme dans une famille, est de laisser l’inquiétude nous isoler ; le remède est de regarder d’abord ceux qui ont le moins.
Nous poursuivons le travail sur la maison diocésaine. Une maison montre ce que nous voulons vivre : l’accueil, la rencontre simple, le travail ensemble.
« Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain » (Ps 126, 1).
Je tiens à ce que ce travail se fasse avec les futurs occupants et que nous puissions rendre compte aux paroisses et à tous ceux qui viendront, sans précipitation.

IV. Deux par deux : la fraternité comme lieu de vie chrétienne
« Il les envoya deux par deux » (Mc 6, 7)
13. Jésus n’envoie personne seul. Il n’a pas formé des individus performants, il a formé des paires, puis des communautés. Les premières pages des Actes décrivent un mode de vie, non pas un dispositif pastoral :
« Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2, 42), et « la multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32).
Ce que nous appelons petites fraternités missionnaires ou maisonnées n’est rien d’autre que cette façon de vivre, rendue à notre portée.
Les fraternités se développent dans le diocèse et cela me réjouit. J’ai passé quelques jours à Medellín, rencontrant cette Église sœur avec laquelle nous sommes liés depuis vingt-trois ans par un jumelage. Ce que j’ai vu là-bas a renforcé ma conviction : la petite fraternité est le meilleur endroit pour entrer dans la vie de l’Église, parce que l’on y est connu par son nom, parce que l’on peut y poser ses vraies questions, et parce que les charismes s’y manifestent naturellement, dans la simplicité du partage. J’ai été frappé par le lien étroit entre ces fraternités et l’accueil des catéchumènes. Un jumelage de cette durée n’est pas une simple amitié de circonstance : c’est un échange de dons où l’on reçoit autant que l’on donne, et ce que nous recevons de Medellín touche exactement ce que nous cherchons ici.
C’est pourquoi je vous propose concrètement de constituer des fraternités pour les catéchumènes, par exemple une fraternité pour deux catéchumènes. Il ne s’agit pas d’ajouter un groupe de plus, mais de rassembler quelques chrétiens qui acceptent de porter, prier, accueillir chez eux et accompagner deux catéchumènes tout au long de leur chemin, puis de continuer à les soutenir après leur baptême. Chaque année, nous baptisons de plus en plus d’adultes ; nous savons aussi que la première année après le baptême est fragile. Les néophytes n’ont pas besoin d’un supplément de cours, ils ont besoin de frères et de sœurs.
« Voici que je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5) :
ce qui est nouveau dans nos communautés, ce sont eux, et ils nous convertissent en arrivant.
Une fraternité ne se referme pas sur elle-même. Elle prie pour le monde tel qu’il est, elle s’ouvre à ceux qui frappent à la porte, elle rend compte au curé, elle vit en communion avec la paroisse. C’est le lieu où l’on apprend les trois choses que les premiers chrétiens pratiquaient sans les théoriser : encourager, réconforter, témoigner. Les Actes racontent que l’Église naissante
« se construisait et marchait dans la crainte du Seigneur, remplie du réconfort de l’Esprit Saint » (Ac 9, 31).
14. Cette attention fraternelle rejoint une question qui touche beaucoup de familles aujourd’hui : l’éducation. Les évêques de France ont lancé une réflexion de trois ans sur ce sujet, et ce n’est pas trop. Des parents nous disent qu’ils s’inquiètent des écrans, de la violence dans certains milieux scolaires, de la difficulté à transmettre leur foi. Beaucoup de ceux qui frappent à nos portes ne se voient pas comme membres d’une communauté chrétienne : les parents des enfants du catéchisme, ceux des confirmands, les familles qui inscrivent leur enfant dans une école catholique. Ils sont concernés avant tout, et il serait dommage d’ignorer leur avis dans une réflexion sur l’éducation. J’ai rencontré des parents soucieux de l’éducation de leurs enfants et qui cherchent une alternative ; c’est un travail à faire ensemble avec l’Enseignement catholique, et je veux souligner cet engagement. Ce que nous voulons pour nos enfants n’est pas tant une réussite que la croissance :
« Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52).
15. Pour cette année, je vous demande donc :
- dans chaque paroisse, inviter les catéchumènes à rejoindre les fraternités ou créer une fraternité pour les accueillir ;
- proposer aux néophytes de l’année écoulée une rencontre régulière de partage, sans attendre qu’ils la demandent ;
- encourager les fraternités existantes, les relier entre elles et à la paroisse, et créer de nouvelles fraternités là où il n’y en a pas ;
- associer les parents à la réflexion sur l’éducation, même ceux qui ne participent pas à la vie de nos communautés.

V. Envoyés : de “Territoires et Conversion” à l’assemblée missionnaire
« Vous serez mes témoins » (Ac 1, 8)
16. Pendant trois années, avec la démarche “Habiter le territoire, entrer dans la conversion pastorale”, nous avons examiné nos communautés, puis leur dimension missionnaire, enfin la place et les responsabilités de chacun. Je veux d’abord rendre grâce. Ce travail a été porté par de nombreux fidèles, dans des assemblées paroissiales et diocésaines. Il a produit des fruits que je constate en visitant le diocèse : des communautés qui osent parler de la mission au lieu de parler seulement d’organisation, des équipes qui se renouvellent, des paroisses qui ont pris quelques décisions et les ont tenues, des chrétiens qui ont découvert qu’ils avaient quelque chose à donner. Le rythme n’a pas été le même partout, et cela n’est pas grave. Il n’est jamais trop tard pour se mettre en route.
Cette année ouvre une nouvelle étape : nous entrons dans la préparation de l’assemblée missionnaire diocésaine. L’assemblée missionnaire sera le lieu où nous chercherons ensemble, à partir de ce que nous avons vécu, ce que l’Esprit demande à l’Église qui est dans l’Aube. Je n’arriverai pas avec des conclusions déjà rédigées. Une assemblée n’est ni un sondage ni un parlement : il s’agit d’un discernement ecclésial, où des fidèles de tous états de vie et de toutes conditions se réunissent autour de la Parole de Dieu pour faire émerger le bien de notre diocèse.
« L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé » (Ac 15, 28) :
cette phrase étonnante des Apôtres exprime l’audace et l’humilité d’un tel travail.
17. Pour que l’assemblée missionnaire assemblée porte, elle a besoin que chaque paroisse y apporte ses pierres. Je demande donc à chaque communauté de travailler cette année un projet pastoral missionnaire : quelques orientations, réalistes et datées, qui indiquent ce que cette paroisse veut devenir et comment cette paroisse veut annoncer l’Évangile là où elle est. L’expérience nous apprend qu’il vaut mieux deux décisions tenues que dix intentions. Les équipes pastorales paroissiales sont au cœur de ce travail ; je les invite à relire leur propre fonctionnement, la place que tient la charité envers les plus pauvres, et la manière dont elles associent la communauté à leurs décisions. Personne ne porte seul la mission, et la responsabilité s’exerce dans une relation.
18. Je poursuivrai les visites pastorales dans l’espace Seine en Plaine Champenoise. Ces semaines sont parmi les plus belles de mon ministère. J’y rencontre les équipes, les relais-villages, les services, les élus, les entreprises, les exploitations et les écoles ; je célèbre avec les communautés rassemblées. Une visite pastorale n’est pas une inspection : c’est l’Église qui se rend auprès des femmes et des hommes qui font vivre notre territoire, même ceux qui ne viennent jamais dans nos églises. A chaque retour, je reçois des dons à redistribuer, le premier étant celui-ci : notre Église est plus riche qu’elle ne le croit. Nous avons l’habitude de parler de notre pauvreté ; il faut aussi savoir dire ce que l’on reçoit.
J’aime l’image des tesselles[2]. Une mosaïque ne se juge pas à un seul fragment. Chaque tesselle prise isolément paraît modeste, parfois abîmée ; c’est l’assemblage qui laisse apparaître le visage. Nos communautés, nos fraternités, nos services, nos écoles, nos maisons religieuses sont ces tesselles de renaissance, et l’ouvrier n’est pas nous. « Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle » (1 P 2, 5).

VI. L’épreuve, la peur et l’espérance
« Sois sans crainte, petit troupeau » (Lc 12, 32)
19. Le chemin des disciples n’a pas été une suite de succès. Ils se sont disputés les premières places, ils se sont endormis à Gethsémani, ils ont fui, l’un d’eux a renié. C’est à ces hommes que le Ressuscité s’est montré, et c’est grâce à eux que l’Évangile nous est parvenu. Il faut le rappeler à une époque où l’on est tenté de mesurer l’Église à l’aune de ses performances : la puissance de Dieu agit dans notre faiblesse, et le trésor nous est confié dans des vases d’argile (cf. 2 Co 4, 7).
Je reviens donc aux peurs dont je parlais au début, parce que la conversion que Dieu nous demande passe aujourd’hui par elles. La peur de l’avenir politique de notre pays nous pousse à chercher un sauveur ou un bouc émissaire. La peur de l’intelligence artificielle nous pousse soit à la laisser nous dominer soit à la diaboliser. La peur de la maladie et de la dépendance nous fait voir la mort provoquée comme une délivrance plutôt que de réclamer les soins et la présence. La peur de ce que nous découvrons de nos propres institutions nous décourage. Aucune de ces peurs n’est illégitime, mais aucune ne doit avoir le dernier mot. Le chrétien n’est pas celui qui ne craint rien ; il est celui qui remet sa crainte entre les mains de celui qui est plus grand que lui.
« Ne crains pas : je suis avec toi » (Is 41, 10).
20. Sur ce chemin, la visite du pape Léon XIV en France nous encourage. Le successeur de Pierre est venu affermir ses frères dans un pays traversé par les inquiétudes que je viens d’évoquer, et il serait dommage que sa parole disparaisse avec cet événement. Je vous invite à la relire, seul ou en fraternité, et à retenir ce qui nous engage : la paix humble et persévérante dont il ne cesse de parler ne se décrète pas à Rome, elle se construit dans nos foyers, dans nos conseils et dans nos assemblées.
« Et que, dans vos cœurs, règne la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés » (Col 3, 15).
Ce que nous annonçons n’est pas une amélioration du monde, c’est la vie.
« Je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance » (Jn 10, 10).
Cette vie guérit la nôtre et nous relie à celle de Dieu. Elle nous ouvre à une espérance qui dépasse nos horizons, l’espérance du Christ total, quand
« Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28).
C’est pourquoi nous ne nous contentons pas de faire « fonctionner » nos paroisses : nous voulons que chaque homme et chaque femme rencontre le Christ et reçoive la vie en abondance (Jn 10, 10).
Conclusion
« Que tout chez vous se passe dans l’amour » (1 Co 16, 14)
21. Le livre des Actes s’achève à Rome, avec Paul en prison qui, malgré tout, « annonçait le règne de Dieu et enseignait ce qui concerne le Seigneur Jésus Christ avec une entière assurance et sans obstacle » (Ac 28, 31). Le chemin du disciple commence en Galilée, traverse Jérusalem et la croix, puis s’étend jusqu’aux extrémités du monde. Le nôtre passe par l’Aube, nos villages et nos quartiers, nos écoles et nos hôpitaux, nos entreprises et nos champs, nos églises parfois trop grandes et nos assemblées parfois petites. C’est là que nous sommes envoyés, pas ailleurs.
Appeler, prendre soin, envoyer : ces trois mots ne doivent pas rester de simples titres. Appelons, quelle que soit notre place, avec une audace douce et délicate. Prenons soin les uns des autres, de nos prêtres, des néophytes, des plus fragiles, de nos moyens matériels, et de la mission elle-même. Laissons-nous envoyer, non comme des héros mais comme des témoins qui connaissent et aiment celui dont ils parlent.
Je compte sur votre prière, et je vous assure de la mienne. Que la Vierge Marie, à qui les disciples se sont joints au commencement, garde notre Église de Troyes dans la fidélité et dans la joie.
+ Alexandre Joly
évêque de Troyes
[1] Stop Abus : cette formation consacrée à la détection des enfants en souffrance et à la prévention des abus sur mineurs s’adresse aux bénévoles, salariés, laïcs, prêtres et religieux en mission auprès des mineurs au sein du diocèse de Troyes.
[2] Les tesselles sont ces petits morceaux de matière dure (pierre, marbre, céramique, pâte de verre ou émaux) de forme généralement cubique que l’on assemble pour composer une mosaïque.