Jean-François Bernardini, vous venez à Troyes le 6 mars dans le cadre d’une tournée avec les chansons corses au programme du groupe Muvrini. Mais c’est en tant qu’expert en non-violence que nous souhaitons connaître votre vision sur les conflits actuels.
Propos recueillis par Jean-François Laville
Tout d’abord notre monde vous semble-t-il plus violent aujourd’hui qu’hier ? La violence a-t-elle changé de nature ou d’objectif ?
D’aucuns diront que le monde est moins violent aujourd’hui . Effectivement l’humanité a connu des époques sanglantes. A bien y regarder, pour évaluer les violences d’hier et d’aujourd’hui, on ne s’en remet qu’au nombre de morts, laissant bien souvent de côté tant d’autres formes de violences.
La philosophe Simone Weil disait : « La pire des violences est justement celle dont on ne meurt pas ». La violence a changé de forme . Elle revêt une multiplicité de formes qui renvoient à l’économie, au précaire , à la vie relationnelle , à l’écologie, à la mort intérieure. En matière de violences et souffrances, que l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) déclare la santé mentale « défi majeur » sur la planète aujourd’hui, est un indicateur qui devrait nous alerter.
Dans la bible tant de fois, on nous rappelle « n’ayez pas peur ! » , car c est souvent la peur qui nous met en détresse. La détresse du système, pour qui le dernier recours peut être la violence. Cela s’est gravé en nous au cours de notre évolution et pouvait être valable dans une détresse face à une menace extérieure plus grande que moi, une menace de mort .
Ce recours à la violence qui est biologiquement prévu face à une situation extraordinaire, est aujourd’hui confronté à des situations ordinaires , de peur , de menace , de souffrances.
Les besoins fondamentaux de l’être humain, le respect de sa nature profonde ne sont plus garantis : il s’agit avant tout de former à consommer
Vous dispensez des centaines de conférences dans de nombreux pays. Vos auditeurs mesurent-ils les nuances entre non-violence et pacifisme ?
C est une précaution utile que de ne pas assimiler non-violence et pacifisme. Même si elle en partage les valeurs et les objectifs qui sont proches, la non-violence n’est pas le pacifisme. La NV n’est pas la paix à tout prix. Elle assume le conflit, elle lutte. Elle considère le conflit comme une éventuelle chance pour l’avenir .
La NV ne peut être confondue avec le pacifisme, car elle n’est ni passivité, ni non-action: elle est résistance. Elle se définit par des moyens nobles pour servir des causes nobles.
Elle ne se résume ni à « une seule condamnation de la violence « , ni à une incantation à la paix .
Gandhi fait valoir que la violence vaut mieux que la lâcheté. Il a dit: « Je préfère la violence à la lâcheté: mais la NV est plus efficace. »
Justement, vous utilisez davantage désormais le terme dysrégulation, lequel amène ce que vous nommez des comportements destructeurs. De quoi parle-t-on exactement ?
Nous sommes au cœur d’une fabrique de masse de dysrégulation de l’être humain, qui commence dès la petite enfance , avec une maltraitance de la nature humaine.
La santé mentale collective atteste d’un état des lieux et des effets de la dysrégulation qui commence par le non-respect des besoins fondamentaux du petit être humain: -présence, -bienveillance,- empathie, – appartenance,-sécurité, -solidarité, coopération. Des injures développementales qui pèsent lourd .
La tragédie c’ est que des millions de petits êtres humains sont très tôt confrontés à des violences intra-familiales, environnementales et autres , très toxiques et fatales pour son développement.
Un enfant que l’on abandonne émotionnellement , qui n’a pas les présences indispensables, la place nécessaire, l’appartenance , la sécurité fondamentale pour son développement , est dans une situation « vie ou mort. » Je vous rappelle que dans les crèches de France, 10.000 emplois sont vacants et les constats sont parfois alarmants . A quoi exposons-nous l’enfance, à quoi nous exposons-nous alors ?
Contrairement à ce que l’on nous raconte, l’enfant de 12 ans qui à Courbevoie a violé sa camarade de 13 ans, au prétexte qu’elle était juive – car il faut toujours un prétexte pour faire le mal ! – n’est pas un antisémite de 12 ans, mais un dysrégulé de 12 ans. L’enquête nous apprend qu’il diffusait autour de lui en permanence des contenus pornographiques , avec lesquels des adultes se remplissent les poches.
Notre erreur de diagnostic est fatale : nous les nommons barbares, sauvageons, monstres! – mais il ne s’agit en vérité que d’un dysrégulé catastrophique de 12 ans. Il serait bon de lui demander, non pas « qu’est-ce qui ne va pas? » mais « que t’est-il arrivé, à quoi n’as-tu pas eu droit, de quels manques, de quelles injures développementales viens-tu, pour être capable de faire cela ? »
Les formes de violences peuvent être constatées dans les familles, dans les établissements scolaires, au coin de la rue, mais aussi entre groupes extrémistes, entre communautés religieuses, entre États évidemment. Quel est selon vous le ressort de toutes ces formes de violence ?
Il n étonnera personne que des êtres dysrégulés et donc vulnérables ,deviennent dangereux pour eux-mêmes et pour les autres.
La dysrégulation est un excellent promontoire pour les politiques prédatrices et populistes. Tout devient possible sur ce terreau-là, même le pire. Dans le monde, ce sont aujourd’hui de grands dysrégulés qui accèdent au pouvoir, applaudis par des millions de dysrégulés.
Si l’enfance des dictateurs est particulièrement éclairante sur ce qui les a conditionnés, il est très apprenant de lire la biographie de Trump , celle de Poutine, ou d’Hitler, parmi les plus grands dysrégulateurs.
Le jour où l’on acceptera de comprendre que les racines des violences dans le monde ne sont ni la nationalité , ni la couleur de peau, ni les idéologies, ni les religions, et moins encore la nature humaine, nous aurons fait un grand pas en avant. Le virus des violences a pour seule origine la « dysrégulation « de l’être humain, qui commence très tôt et qui est aujourd’hui organisée, exploitée, et très lucrative .
Le jour où l’éducation à la non-violence, aux outils et aux chances de la non-violence seront aussi disponibles que le sont aujourd’hui les armes dans les mains et sur les écrans, nous serons à la hauteur de ce qu’est la véritable nature et la condition humaines.
Nous comprendrons aussi que la dysrégulation n’a ni nationalité, ni religion, ni profession, ni parti politique, et nous aurons considérablement grandi.
Sa « Majesté Violence » prendrait alors un sacré revers. Elle n’est que violation de notre nature: le dernier recours dans une détresse de notre système biologique.
La domination sur l’autre en général, le pouvoir politique, mais aussi financier, voire culturel font-ils partie des éléments de réponse ?
La domination sur l’autre n’est nullement dans notre nature.
Les neurosciences nous le disent et nous éclairent sur notre nature. Nous avons un « social brain« , un besoin de coopération , un besoin de donner, nous avons une « inequality aversion » – l’injustice est perçue par notre cerveau comme une maltraitance de notre nature , et l’exclusion comme une menace mortelle. L’être humain se trouve alors, selon Joachim Bauer, chercheur allemand, en situation de “douleur limite”.
Combien d’humiliés, d’exclus , de rejetés, n’ayant pas leur place dans le “marche ou crève” produisons- nous chaque jour ? Combien d’individus en « douleur limite » produisons – nous au quotidien ?
Hannah Arendt nous invite à penser le pouvoir avec les autres, et non pas le pouvoir sur les autres .
La non-violence convoque l’histoire de l’Inde, ses religions, Gandhi, les années 30. Ce concept a-t-il évolué ? Est-il encore (ou enfin) compris, ou accepté par d’autres religions comme le christianisme ?
L’action non violente, la boussole de la non violence ne sont pas confinées à un passé révolu. Elles sont d’une modernité pertinente, universelle, au-delà des religions , des traditions . La chute du mur de Berlin, la chute de Milosevic – le boucher des Balkans – en Serbie en l’an 2000, la résistance non violente du Tibet , les faucheurs de chaises en France…les centaines de milliers de jeunes Serbes aujourd’hui dans les rues pour clamer « La corruption tue »…illustrent tous les jours la force de l’action non-violente, qui mise sur la force du nombre, la force du peuple.
La boussole de la non violence est au cœur des nouvelles « Lumières » pour le 21e siècle. Le pape Francescu a cité dans un de ces textes fameux, la non-violence comme « mode de gouvernance mondiale pour l’avenir. » C’est son invitation à chaque chrétien de se former en NV.
Comment réagissez-vous face à des communautés religieuses qui défendent des conflits, qui prennent fait et cause pour des agresseurs à l’origine d’un nombre de morts considérable ?
Au 18e siècle, Voltaire écrivait cette phrase qu’il faudrait graver dans toutes les consciences : “Le fanatisme est un monstre qui ose se dire fils de la religion”.
Nous pourrions dire plus largement que la dysrégulation est aujourd’hui la pandémie la plus dangereuse sur la planète. Tout devient dangereux dans les mains d’un dysregulé. Les religions sont ainsi de commodes prétextes pour justifier les actes les plus inqualifiables qui bafouent la religion même dont je me réclame.
Le problème inhérent à la religiosité et ses égarements , c ‘est quand les croyances détournées de leur vocation et de leur nature , instrumentalisées par des dysrégulés, sont plus fortes que l’amour. Plus fortes que le respect de la création, du sacré, du vivant.
Il y a là abus religion.
Pour faire le mal où le justifier, il faut toujours un prétexte à l’être humain dysrégulé.
Finalement, la non-violence reste-t-elle un objectif crédible ? Cette idée fait-elle son chemin, ou bien est-elle devenue une utopie ?
On nous dit que la NV serait une utopie, une lettre au Père Noel
En vérité c’est la violence qui est une utopie.
Elle ne résout durablement aucun des problèmes qu’elle prétend résoudre.
Il y a une incompétence universelle de la violence à résoudre quelque conflit que ce soit, et à quel prix ?
Œil pour œil, nous sommes en guerre, mes kalachnikov contre tes drones, ma peur contre la tienne, mes morts contre le tiens…
Une étude récente le démontre et le prouve, comme cela n’a jamais été demontré. La violence a perdu. Elle désenchante le monde, elle désenchante les luttes. Elle fait perdre les luttes les plus nobles.
Dans leur ouvrage—« Why civil resistance works », Erica Chenoweth et Maria Stephan ont fait ce que jamais aucun universitaire n’avait fait avant elles.
Elles ont examiné tous les conflits qu’ elles ont pu trouver entre 1900 et 2006 – 320 conflits au total – impliquant plus de 1000 personnes. Leurs résultats sont stupéfiants !
Les campagnes de résistance non- violente, sont presque 2 fois plus susceptibles de réussir totalement ou en partie, que la résistance violente. Si tu utilises la NV , tu gagnes 2 fois plus souvent, et tu gagnes surtout à long terme.
La NV ce n’est donc pas renoncer à lutter, c’est lutter cent fois mieux.
Dès que nous savons cela, notre perception de la violence “omnipotente” change, et l’utopie a changé de camp.
« L’homme est violent par nature – Il n’y a que la violence qui paie – Si tu n’es pas violent , c‘est que tu es lâche » : on peut et on doit sortir de ces propagandes . Ce sont des crédos destructeurs, mensongers.
N’oublions pas que sa « Majesté Violence » est aussi une tête de gondole commerciale. L’industrie du divertissement fait du très bon travail à son service !
“Violence sells” — la violence fait vendre : elle est un marché.
La Non-violence nous réconcilie avec notre nature et nous équipe pour les luttes qui sont devant nous .
Dieu nous a conçus bien plus intelligents que l’on voudrait nous le faire croire.
Propos recueillis par Jean-François Laville